Heureux qui comme Bernard …

Épopée en 4 chants

1er chant : Aurore

Un matin de l’année 1895 - Le cœur de Jean Thomas Gaffori s’élance vers cette terre tout juste éclairée par le point du jour, après une longue et pénible traversée ; ses yeux se tiennent fixés sur ce rivage malgache qu’il a quitté dix ans plus tôt. Depuis il y avait eu le Tonkin et le Dahomey. En débarquant le jeune adjudant voit déjà le drapeau tricolore flotter sur les murs de Majunga. Il ne le sait pas encore mais il vient participer à sa dernière campagne dans l’infanterie de Marine car Madagascar s’ouvre à nouveau à ce Corse de trente ans pour ne plus le quitter. Toutes les femmes et les hommes sont des êtres de légende et il faut qu’ils s’en souviennent. C’est ainsi que Jean Thomas rencontre sa princesse. Il épouse Joséphine, quitte l’armée à Tananarive, fait une belle carrière dans la Garde indigène à Manjakandriana, Nosy Be, Ambositra et Majunga et finit sa vie au bord du rivage de cette mer qui l’avait vu arriver. « L’adieu au bord de la mer est à la fois le plus déchirant et le plus littéraire des adieux »*. Au même moment en France des tirailleurs montent à l’assaut du Chemin des Dames. Paul a cinq ans et il part grandir avec sa mère Joséphine à Tananarive.

2ème chant : Midi

Une mi-journée de l’année 1965 – C’est la rupture et l’incertitude. Joséphine repose au cimetière d’Ambohipo depuis dix ans. L’indépendance est là depuis cinq ans. Paul, Suzanne et leurs enfants sont à l’aéroport d’Arivonimamo sous un soleil au zénith. La famille Gaffori connaît ce qu’elle quitte mais ne peut présager ce qu’il adviendra d’elle-même. Déracinée, elle va vivre cette rupture des évidences et la dislocation des amitiés qui forment les repères familiers du quotidien. En quittant Madagascar, la trajectoire familiale a désormais un avant et un après. Une nouvelle vie va devoir se construire mais elle conservera dans l’intimité du foyer des expressions, des recettes et des bribes de son histoire sur la Grande Île comme garanties de sa mémoire. En rejoignant La Réunion, la famille ne s’éloigne toutefois pas trop de Madagascar. La crainte de perdre un pays et celle de perdre son affection, fût-ce momentanément, est ainsi moins douloureuse. Mais la suite prouvera que c’est un voyage sans retour. Bernard n’a que 6 ans. Sa valise à la main, le petit zanatany** lui n’a d’yeux que pour l’avion qui va l’emporter, le regard déjà aimanté par les choses positives de la vie.

3ème chant : Soir

Une soirée de l’année 2010 – Il existe des petites atmosphères de bonheur, qui éclosent, qui viennent à nous et dans lesquelles on se baigne. A la suite d’une carrière militaire démarrée à La Réunion et poursuivie en France, en Europe et en Afrique, le major Bernard Gaffori débarque à Madagascar comme assistant de l’attaché de défense. A la nouvelle de cette affectation son cœur avait palpité. Pour certains, un séjour à l’étranger peut avoir la couleur de l’exil, le goût de l’exil, la saveur de l’exil ou être un véritable exil, mais pour Bernard, rien de cela. Pas de dépaysement, c’est un retour. Il y a même tant de souvenirs à Madagascar qu’il ne sait plus où placer les siens. Pour vivre une des époques les plus précieuses de sa vie, ce soir-là Bernard arrive donc avec tout son savoir réuni, toute mémoire dehors. Sans comparer, il va les actualiser, les enrichir et les partager. Car l’homme est sympathique, serviable et charmant : un charme de l’Océan indien, aux yeux naturellement souriants, à la voix harmonieuse et joviale, et il est impossible de trouver autour de lui quelqu’un qui n’a pas un jour bénéficié de son aide.

4ème chant : Nuit

Une nuit de l’année 2013 – Marie-Jo et Bernard Gaffori sont à l’aéroport d’Ivato enveloppé par l’obscurité. Les amis sont présents. Nombreux et reconnaissants. Chacun est dans sa vie et dans sa peau. Pour dire au revoir, à chacun sa texture, son message et ses mots. Mais tous sentent bien que l’instant est déchirant pour notre zanatany même si on mesure sa joie de retrouver bientôt Sébastien, Stéphanie, Adeline et Noann. Tous sentent aussi que la seule promesse qui peut être le marchepied qui l’aidera à monter dans cet avion pour la France est de revenir un jour ici à Madagascar.
Alors à bientôt Bernard, ici, à Madagascar.

Postface :
Mon cher Bernard, tu n’as pas eu ton kabary*** de départ ce qui est injuste en regard de ce que tu as fait ici. Alors tu liras, j’espère avec le même plaisir que j’ai eu à l’écrire, cette épopée que je dois maintenant conclure. J’ai trouvé pour cela dans le livre de Raymond-Léopold Bruckberger, dont le titre « A l’heure où les ombres s’allongent » est un clin d’œil à notre âge qui avance, ce passage qui s’offre à toi : « La vie ne recopie jamais. Il n’est pas deux printemps identiques. L’essentiel est d’avoir gardé vivante, à travers les frimas, la souche originelle d’où peuvent surgir de nouveaux bourgeons. » Il y a donc de belles feuilles à naître, nourries par cette racine née ici et revigorée par ce séjour dans ce Madagascar que tu portes désormais comme un « Tandra vadin-koditra »****

Bon vent Bernard et merci

Colonel Nicolas GRAFF,
Attaché de défense
* Gaston Bachelard, L’eau et les rêves

** « Enfant de la terre »

*** « Discours »

**** « Grain de beauté qui épouse la peau »

Dernière modification : 09/08/2013

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