Interview de Jean-Marc Chataigner à Orange.mg

Son agrément pour venir à Madagascar, c’est Marc Ravalomanana qui le lui a donné. Ses lettres de créances, c’est à Andry Rajoelina qu’il les a présentées. Ses premiers pas à Madagascar, c’est dans un contexte digne d’un scénario Spielbergien qu’il les a faits. Car Jean-Marc Chataigner, ambassadeur de France à Madagascar, est arrivé au pays, hasard du calendrier, au lendemain du 17 mars 2009, arrivée au pouvoir d’Andry Rajoelina après trois mois de bras de fer avec Marc Ravalomanana. Celui qui ne savait pas à l’époque où il mettait les pieds, est aujourd’hui un acteur, un observateur avisé du quotidien malgache. Le processus de sortie de crise, les intérêts de la France à Madagascar, l’insécurité, les archives de 1947, ou encore les bailleurs de fonds, Jean-Marc Chataigner se confie sans ambiguïtés. Entretien.

Bonjour monsieur l’ambassadeur. Vous êtes venu pratiquement au début de la crise à Madagascar. Comment l’avez-vous vécue, et comment voyez-vous l’évolution de la crise ?
Bonjour. La première chose que je voudrais dire c’est que j’ai ressenti et je ressens encore un véritable sentiment de frustration par rapport à la lenteur de cette sortie de crise. Madagascar est un pays qui a beaucoup de potentialités, énormément de possibilités de développement. Et de voir que les choses sont bloquées ou avancent très lentement, c’est quelque chose que j’ai vécu comme une intense frustration. Par rapport notamment aux besoins les plus vitaux d’une population extraordinaire de courage. En même temps, je pense que cette crise correspond à une étape de la vie politique malgache, de la construction de la nation Malgache. Ce n’est pas dire non plus que je ne sois pas optimiste sur le long terme, mais pour quelqu’un qui arrive et qui vit ici depuis trois ans, c’est effectivement la frustration de ne pas voir les choses progresser et avancer assez vite..

Les choses n’avancent en effet pas assez vite. Quel engagement peut faire un pays partenaire comme la France pour que les choses avancent plus vite ?
Je ne crois pas qu’un pays partenaire, quel qu’il soit, puisse se mettre et décider à la place des Malgaches. Or la solution à la crise est avant tout nationale. On l’a vu avec la Feuille de Route ou avec différents accords, cela passe par les Malgaches. La communauté internationale ne peut pas se mettre à la place des Malgaches, ce sont les Malgaches qui doivent trouver des solutions. C’est le premier point très clair. Je pense que la France a essayé depuis le démarrage de cette crise de faire le maximum pour aider à la sortie de crise. Nous avons favorisé toutes les médiations nationales, internationales, en passant par la FFKM, la CNOSC, l’Union Africaine, les Nations Unies et la SADC… La France a été à l’origine de la création du Groupe International de Contact (GIC). Nous avons favorisé toutes les possibilités de médiation. Mais, à un moment donné, je ne crois pas qu’on puisse forcer les choses. Il faut qu’elles arrivent naturellement.

Les Etats-Unis et la France ont clairement affirmé que la sortie de crise passe inévitablement par les élections. En revanche, si les Etats-Unis ne reconnaissent catégoriquement pas le gouvernement de Transition, ce n’est pas forcément le cas de la France.
Nos deux pays ont déclaré leur soutien à la Feuille de Route, et c’est ce qui importe. La seule chose qui compte effectivement, c’est l’organisation d’élections libres, équitables et transparentes. Je dis souvent que sans élections il ne peut pas y avoir de démocratie. Les élections en elles-mêmes ne sont pas la seule solution à la crise, parce que la démocratie c’est aussi le respect des droits de l’opposition, le respect des droits individuels et du citoyen. C’est aussi sans doute à Madagascar un travail de réconciliation, de reconstitution du capital social, de rétablissement de la confiance entre les acteurs politiques et sociaux. Mais en tout cas, sans élections, il ne peut pas y avoir d’issue à la crise. Tant les Etats-Unis que la France partagent totalement, je dois vous le dire, ce point de vue. Nous n’avons aucune divergence, pas même l’épaisseur d’un papier de cigarette, sur cet objectif fondamental.

Toujours sur les élections. Si pour différentes raisons, l’un des anciens Présidents ne pouvaient pas se présenter aux présidentielles, les résultats des présidentielles ne seraient-ils pas alors biaisés dès le départ ?
Ecoutez, ça c’est vraiment une question de politique intérieure malgache, sur laquelle je ne peux pas me prononcer. Tous candidats ? Aucun candidat ? Le Président Zafy a dit lui-même, je crois, qu’il ne comptait pas se présenter… Il y a une feuille de route, il faut la suivre, et nous verrons donc le moment venu.

Il se dit dans certains milieux que la France a joué un rôle central dans le renversement de Marc Ravalomanana, en soutenant Andry Rajoelina …
Je démens totalement ces allégations qui sont complètement fausses, et qui sont une lecture plus que biaisée de ce qui s’est réellement passé en 2009. Notre seul intérêt pour Madagascar, c’est la stabilité de votre pays. Par rapport à nos intérêts objectifs, ce qui compte pour la France, c’est notre voisinage géographique (La Réunion et Mayotte), notre appartenance à une organisation régionale commune, la Commission de l’Océan Indien (COI), la gestion de ressources partagées (halieutiques). C’est aussi la forte présence de la communauté française et franco-malgache à Madagascar qui représentent près de 25.000 personnes. Donc notre intérêt, c’est tout sauf la déstabilisation de Madagascar !

Il y a près de 25.000 Français à Madagascar, mais plusieurs entreprises aussi. La difficulté économique des entreprises françaises est-elle également palpable ?
Les entreprises françaises ont souffert et souffrent de la crise, comme les entreprises malgaches. Elles se battent pour rester. Vous le disiez, certains se complaisent à jacasser : soit disant que la France aurait été derrière les événements de 2009. Or jamais les résultats économiques et financiers de nos entreprises n’avaient été aussi bons qu’en 2008 sous la Présidence de Marc Ravalomanana. Par conséquent, s’il y a eu des entreprises qui ont été pénalisées par la crise, qui ont même fait l’objet de pillages en janvier 2009, on oublie souvent de le rappeler, ce sont bien les entreprises françaises.

N’y a-t-il pas un certain sentiment anti-français qui se développe au sein d’une partie de la population malgache, le ressentez-vous ?
Je ne partage pas du tout cette perception. Le sentiment anti-français, s’il existe, est ultra minoritaire. Il prédomine surtout, c’est d’ailleurs assez paradoxal, dans certains milieux aisés de la diaspora présente en France ou à La Réunion. Je vois régulièrement beaucoup d’amis malgaches, de toutes les tendances, de toutes les mouvances. Nous ne sommes pas toujours d’accord, mais nous discutons librement de nos désaccords. Je me rends régulièrement dans les quartiers populaires sans aucune escorte. Je n’ai jamais senti aucune agressivité de qui que ce soit. Foncièrement, le peuple malgache me semble trop avisé pour écouter les sirènes d’un discours xénophobe. Les tentatives d’instrumentalisation en la matière me semblent vouées à l’échec.

A court terme, vers quoi sera concentrée la coopération franco-malgache ?
Si on se place dans la perspective d’organisation des élections, dès qu’il y aura un nouveau gouvernement élu à Madagascar, nous négocierons avec les autorités un nouveau document cadre de partenariat sur les grandes bases de notre coopération. Le dernier document cadre date de 2006, et on a besoin en 2012-2013 de redéfinir des priorités d’intervention qui devraient concerner les secteurs sociaux (éducation, santé), le secteur privé parce que sans croissance économique il ne peut pas y avoir de développement, et sans doute aussi les infrastructures, indispensables au développement du pays. Dans ce cadre de coopération renouvelée, je pense que nous serons aussi amenés à traiter d’autres questions de politique bilatérale comme la question de l’avenir des Îles Eparses. Nous souhaitons avoir sur ce point avec Madagascar le même dialogue que nous avons eu avec l’Île Maurice. Mais tout cela ne pourra se faire qu’avec un gouvernement élu.

La Feuille de Route a été signée en septembre 2011 et depuis les choses traînent un peu. Quel rôle doit jouer la communauté internationale pour que tous les points de la Feuille de Route soient appliqués, et rapidement ?
Cela traîne un peu, mais en même temps ça avance. Je ne suis pas aussi pessimiste que vous. Il y a eu la désignation du Premier Ministre de consensus, la formation du gouvernement d’Union nationale, la mise en place des institutions de la Transition, la mise en place de la CENI-T, l’élection de la présidente de la CENI-T , une élection qui permet la venue dès la semaine prochaine de la mission des Nations Unies pour l’évaluation des besoins électoraux. Il y a aussi eu la loi d’amnistie. Tout cela, pour avancer, a besoin d’une interaction avec le médiateur de la SADC désigné par la feuille de route.

Vous parlez notamment de consensus, mais les mouvances Zafy Albert et Didier Ratsiraka ne participent pas aux institutions de la Transition.
La mouvance Ratsiraka ne participe pas aux institutions de la Transition. Il serait cependant dommage qu’elle reste au bord du chemin et je ne peux que lui renouveler notre appel à s’engager dans le processus. La mouvance Zafy a signé la feuille de route, et je crois savoir qu’il y a un certain nombre de ministres, et même le Premier Ministre qui sont issus de la mouvance Zafy.

Des ministres que le professeur Albert Zafy renie …
A ma connaissance, il ne leur a jamais officiellement demandé de démissionner. Il continue à encourager certains de ses amis les plus proches à travailler avec le Premier ministre de consensus Jean-Omer Beriziky.

Parmi les différents points de la feuille de route, il est énoncé la nécessité de mettre sur pied des mesures d’apaisement. Votre ressenti aujourd’hui ?
Je pense que c’est un sujet très important qui d’une certaine façon est relié à la loi d’amnistie. Il y a un travail de réconciliation nationale qui est absolument à faire. Il y a eu des accords qui ont été signés et mis en place, mais sans rétablissement de la confiance, ceux-ci peuvent très rapidement voler en éclats (comme cela s’est passé pour les accords de Dakar en 2002 ou pour les accords de Maputo et d’Addis Abeba en 2009). Ce qui manque encore de part et d’autre, il faut le dire, c’est un engagement sincère et loyal pour le succès d’un accord, dont tout le monde sortirait forcément gagnant et grandi. Et donc je pense qu’il faut vraiment travailler sur les mesures de confiance entre les parties pour arriver à l’organisation d’élections acceptables par tous.

Au mois de mars, vous avez ouvertement évoqué votre préoccupation quant à l’insécurité à Madagascar aussi bien en globalité que vis-à-vis des ressortissants français. Des mesures qui vous semblent satisfaisantes ont-elles été prises depuis ?
Je reste toujours aussi préoccupé. C’est une insécurité qui touche autant, et vous l’avez souligné, les ressortissants malgaches que les ressortissants français. Il faut que des mesures soient prises. Nous sommes prêts à accompagner, et je l’ai d’ailleurs répéter au ministre de la sécurité intérieure que j’ai rencontré il y a quelques jours. Sans sécurité, on ne pourra pas faire venir les investisseurs, on ne pourra pas faire venir les touristes. La sécurité conditionne beaucoup de choses, donc c’est effectivement un sujet de préoccupation. Il ne faut pas non plus dramatiser, Antananarivo n’est pas encore Lagos, Johannesburg, Nairobi ou Rio . Mais c’est vrai qu’il y a une dégradation par rapport à ce que pouvait être le pays il y a quelques années.

Vous avez affirmé récemment qu’il est important que le FMI revienne à Madagascar. Que faut-il faire pour que cela se concrétise ?
C’est très important. Il faut faire, et c’est ce qui déjà été entrepris , une saisine du Fonds Monétaire par le gouvernement. Il est important que la situation économique et sociale du pays soit traitée. Et pour cela, il y a besoin de l’aide des institutions internationales comme la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, la Banque Africaine de Développement, ou encore l’Union européenne. Plus que la situation politique, ce qui m’inquiète encore davantage, c’est la très forte dégradation de la situation sociale. Concrètement, des mesures de politique économique appuyées par les bailleurs de fonds doivent pouvoir être mises en place, pour que le pays puisse redémarrer très rapidement.

Autre sujet totalement différent. Concrètement, la consultation des archives des événements de 1947 est-elle désormais possible, la France donne-t-elle son feu vert ?
Les archives sont ouvertes. La loi de 2008 en France fixe les délais de consultation des archives. A ce sujet je suis en train d’écrire une lettre à Monsieur le Premier Ministre pour lui confirmer notre position, et aussi pour faire part aux autorités malgaches des possibilités concrètes de consultation de ces archives, où qu’elles se trouvent, et bien sûr les inviter à nous saisir et à nous informer s’il y avait des difficultés à consulter ces archives à tel ou tel endroit. Je le répète, le principe d’ouverture de ces archives est complètement acquis, et tous les chercheurs malgaches peuvent les consulter. Il suffit d’en faire la demande.

Vous êtes aujourd’hui sur le départ, d’autres fonctions vous attendent ailleurs. Et si vous deviez retenir cinq dates qui ont marqué votre séjour à Madagascar ?
La première date, c’est la veille de mon arrivée, le départ de Paris le 17 mars 2009. J’avais bien sûr eu l’agrément du Président Marc Ravalomanana pour venir à Madagascar. Mais en partant, dans l’avion, compte tenu de ce qui s’était passé la journée du 17 mars et dont j’avais eu les premiers échos à Paris le matin, je ne savais pas dans quel contexte j’allais effectivement arriver…

La seconde date, c’était mon premier discours du 14 juillet 2009 qui était très attendu. Je crois y avoir rappelé certaines positions de principe. Je n’en renierai pas aujourd’hui un seul mot. C’était donc un moment particulier...

La troisième date c’est le 6 octobre 2009, les négociations du Carlton à l’époque de la venue du Groupe International de Contact, sous la conduite du Président de la Commission Africaine M.Jean Ping. Pour la première fois on a eu, peut-être, l’esquisse concrète d’une solution, avec la proposition de nomination par le Président Ratsiraka, obtenue à l’arraché, d’Eugène Mangalaza comme Premier Ministre.

Avec l’association "Grandir dignement"

La quatrième date est récente : le 13 avril 2012, lors de ma visite de la prison des mineurs de Tananarive. Je dois vous avouer que ça m’a secoué. Parce que ce sont des mineurs qui pour la plupart n’ont pas été jugés et qui se retrouvent dans des conditions difficiles. Le fait que l’on ne s’occupe pas du tout de ces enfants, ça m’a vraiment remué. Certaines ONG, comme « Grandir Dignement », commencent à faire bouger les choses et je m’en réjouis très sincèrement..

Enfin, un des moments qui m’a marqué lors de mon séjour à Madagascar, c’est la visite chez le Père Pedro à Akamasoa en 2009, que j’ai eu la chance de répéter depuis à plusieurs reprises. La visite du centre, la construction de plusieurs milliers de logements pour les plus pauvres, la scolarisation des enfants, l’espoir offert aux plus pauvres. C’est bien sûr le Père Pedro, mais aussi derrière lui une organisation extraordinaire de 400 bénévoles malgaches. C’est la preuve qu’avec très peu, on peut changer les choses.

Tournons-nous désormais vers l’avenir. Comment voyez-vous les relations franco-malgache dans le futur ?
Vous avez raison, il faut voir l’avenir, et ne pas tout le temps regarder vers le passé. S’il est important de connaître et de reconnaître notre histoire, en particulier la responsabilité de la France dans la colonisation et la terrible répression de 1947, nous devons désormais regarder ensemble notre avenir commun. Nous avons des intérêts partagés. Nous avons des ressources naturelles communes. Nous avons des intérêts humains communs, avec 25.000 Français et Franco-Malgaches qui vivent à Madagascar, mais aussi 75.000 malgaches qui vivent en France. Ce sont tous ces intérêts-là qu’il faut que nous préservions. Je reste convaincu que Madagascar sera une des grandes puissances émergentes de l’Afrique et de l’Océan Indien dans les prochaines années. La France, aura besoin d’un Madagascar fort dans les années qui viennent, pour défendre les valeurs qui nous sont communes telles que les valeurs culturelles et francophones. Madagascar aura peut-être aussi besoin de la France pour aller au-delà des questions de développement, pour vraiment être un partenaire majeur. Je pense à toutes les entreprises malgaches dans le secteur des TIC qui se développent tant en France qu’à Madagascar. Nous avons donc des intérêts communs à l’ouverture économique, à l’ouverture des échanges entre nos deux pays pour que l’expérience française serve le dynamisme malgache, et pour que le dynamisme malgache serve cette vieille nation qu’est la France.

Recueilli par Renaud R. Raharijaona, orange.

Dernière modification : 19/04/2012

Haut de page